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Histoire du commerce international — des routes caravanières antiques aux traités continentaux africains
Des routes caravanières antiques aux traités continentaux africains : l'histoire du commerce international, des empires du Ghana et du Mali à la ZLECAf, en passant par Smith, Ricardo et l'OMC.
Publié le 04 septembre 2026
# Histoire du commerce international — des routes caravanières antiques aux traités continentaux africains
Rubrique Économie — Sankofa Finance
Sommaire
1. Introduction — chronologie et figures fondatrices 2. I. Antiquité — les premiers réseaux d'échange à longue distance (IIIe millénaire av. J.-C. – Ve siècle apr. J.-C.) 3. II. Moyen Âge — routes de l'or, du sel et des épices (VIIIe – XVIe siècle) 4. III. Époque contemporaine — théories, ruptures et institutions (XVIIe siècle – 2026) 5. IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles 6. V. Synthèse méthode Sankofa 7. Bibliographie
Introduction
Le commerce international n'a pas de date de naissance unique : il émerge progressivement, sur plusieurs continents et indépendamment les uns des autres, à mesure que des sociétés séparées par des déserts, des mers ou des chaînes montagneuses découvrent qu'elles ont intérêt à échanger ce qu'elles produisent en abondance contre ce qui leur manque. Trois repères chronologiques structurent cependant le récit que cet article propose de dérouler avec la précision maximale que permettent les sources disponibles.
Le premier repère se situe en 138 avant J.-C., lorsque l'empereur Han Wudi envoie son émissaire Zhang Qian (張騫) en mission diplomatique vers l'ouest de la Chine actuelle. Cette expédition, relatée dans les Mémoires historiques (Shiji) rédigés vers 94 av. J.-C. par l'historien Sima Qian, est considérée comme l'acte fondateur de ce que l'on appellera plus tard la Route de la soie — un réseau caravanier reliant la capitale Han de Chang'an (aujourd'hui Xi'an, province du Shaanxi, Chine) à l'Asie centrale, puis au bassin méditerranéen.
Le deuxième repère se situe en 1613, à Naples (aujourd'hui en Italie), où le juriste et économiste Antonio Serra, alors emprisonné pour dettes, rédige le Breve trattato delle cause che possono far abbondare li regni d'oro et argento dove non sono miniere (« Court traité sur les causes qui peuvent faire abonder les royaumes en or et en argent là où il n'y a pas de mines »). L'historien de la pensée économique Joseph Schumpeter le désignera, dans son History of Economic Analysis (1954), comme le premier auteur à formuler une analyse systématique de la balance commerciale — ce qui en fait, à ce jour, le candidat le plus solidement documenté au titre de premier théoricien nommé du commerce entre nations. Il convient toutefois de signaler honnêtement que des auteurs antérieurs comme l'Anglais Thomas Starkey (vers 1529-1532) ou John Hales (1549) avaient déjà esquissé des idées mercantilistes, sans toutefois produire un traité systématique comparable.
Le troisième repère, central pour l'histoire économique africaine, se situe en 1324-1325, lorsque Mansa Moussa (Mūsā Keïta Ier), souverain de l'empire du Mali, effectue son pèlerinage à La Mecque durant la dix-septième année de son règne. Cet événement, documenté par le chroniqueur égyptien al-'Umari sur la base de témoignages recueillis au Caire, constitue l'un des rares épisodes économiques précoloniaux africains dont l'impact monétaire — une baisse durable du cours de l'or au Caire — est corroboré par des sources écrites contemporaines des faits.
Cet article retrace cette histoire en trois grandes périodes — Antiquité, Moyen Âge, Époque contemporaine — avant d'examiner les débats théoriques actuels et de proposer une synthèse pédagogique. Conformément à la ligne éditoriale de Sankofa Finance, le récit occidental (routes méditerranéennes, théories classiques, institutions de Bretton Woods) est systématiquement mis en regard des dynamiques africaines (routes transsahariennes, commerce swahili, empires du Ghana, du Mali et du Songhaï, intégration régionale contemporaine), et la traite négrière — rupture historique majeure du commerce entre l'Afrique et le reste du monde — est traitée avec la rigueur factuelle qu'exige un sujet aussi grave : dates, ordres de grandeur documentés, débats historiographiques signalés comme tels, sans détour ni sensationnalisme.
I. Antiquité — les premiers réseaux d'échange à longue distance (IIIe millénaire av. J.-C. – Ve siècle apr. J.-C.)
1.1 Avant les routes : l'échange de proximité
Le commerce à longue distance ne surgit pas du néant. Il prolonge des pratiques d'échange bien plus anciennes — le troc de biens entre communautés voisines — dont on trouve des traces archéologiques dès le VIIIe millénaire av. J.-C. au Proche-Orient, avec la circulation de l'obsidienne anatolienne (actuelle Turquie) vers le Levant et la Mésopotamie, soit environ 6 000 ans avant l'expédition de Zhang Qian. Ce qui distingue le commerce international proprement dit de ce commerce de proximité, c'est l'émergence de réseaux stables, répétés et institutionnalisés reliant des civilisations distinctes sur des milliers de kilomètres — un phénomène qui se cristallise à partir du IIIe millénaire av. J.-C.
1.2 La route de l'encens : le plus ancien réseau caravanier documenté
Le commerce de l'encens et de la myrrhe entre l'Arabie du Sud (l'« Arabia Felix » des géographes romains, aujourd'hui le Yémen et le sultanat d'Oman) et le bassin méditerranéen constitue, selon les sources disponibles, l'un des plus anciens réseaux d'échange à longue distance de l'Antiquité, avec une participation des populations arabiques au commerce caravanier remontant au IIIe millénaire av. J.-C. Le royaume nabatéen, dont la capitale Pétra (aujourd'hui en Jordanie) devient à partir du IVe siècle av. J.-C. le principal point de passage de cette route, tire sa richesse de sa position d'intermédiaire : les caravanes convergeaient depuis les ports du sud de la péninsule Arabique jusqu'à Pétra, puis se redirigeaient vers Gaza et Damas (Syrie actuelle) pour rejoindre les marchés méditerranéens. Ce commerce atteint son apogée entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle apr. J.-C., avant de décliner progressivement jusqu'au VIe siècle apr. J.-C., sous l'effet conjugué de la christianisation (qui réduit la demande rituelle d'encens) et de la concurrence des routes maritimes de la mer Rouge.
1.3 Le commerce phénicien : la première thalassocratie commerçante méditerranéenne
Depuis leurs cités-États du littoral levantin — Byblos, Tyr et Sidon (aujourd'hui au Liban) —, les Phéniciens développent à partir de la fin du Xe siècle av. J.-C. un réseau de comptoirs et de colonies qui s'étend, d'est en ouest, de Chypre (Kition, fondée au IXe siècle av. J.-C.) jusqu'à Gadir (aujourd'hui Cadix, en Espagne) et Lixus (au Maroc actuel), et jusqu'à Leptis Magna sur la côte de l'actuelle Libye. L'expansion coloniale phénicienne s'accélère au VIIIe siècle av. J.-C., lorsque la pression assyrienne sur les métropoles levantines pousse les cités phéniciennes à sécuriser des débouchés commerciaux alternatifs en Méditerranée centrale et occidentale (Crète, Sicile, Malte, Sardaigne, Ibiza). Carthage, la plus importante de ces fondations, sur le site de l'actuelle Tunisie, aurait été fondée selon la tradition antique (reprise par Tite-Live et Virgile) en 814 av. J.-C. par la reine Élissa (Didon) ; les fouilles archéologiques suggèrent toutefois une installation plutôt datable du milieu du VIIIe siècle av. J.-C., soit un écart d'environ 60 à 70 ans entre la date traditionnelle et la date archéologique — un exemple typique des marges d'incertitude qu'il convient de signaler pour toute datation antique fondée sur une tradition littéraire tardive.
Corroboration chronologique : le commerce phénicien organisé (colonies dès le IXe siècle av. J.-C., soit vers 900 av. J.-C.) est donc postérieur d'environ 1 100 à 2 100 ans aux prémices du commerce caravanier arabique de l'encens (IIIe millénaire av. J.-C., soit entre 3000 et 2001 av. J.-C. selon la datation retenue à l'intérieur de ce millénaire), ce qui en fait un réseau bien plus tardif que la route de l'encens, mais bien antérieur à la Route de la soie. Cette fourchette large illustre les limites de précision inhérentes à toute datation exprimée en millénaires plutôt qu'en années ou en décennies.
1.4 La Route de la soie : une ouverture diplomatique devenue réseau commercial
C'est en 138 av. J.-C. que l'empereur Han Wudi envoie Zhang Qian en mission diplomatique auprès du peuple Yuezhi, dans le but de nouer une alliance militaire contre les Xiongnu, nomades hostiles à l'empire Han. Zhang Qian est capturé par les Xiongnu et détenu une dizaine d'années avant de parvenir à s'échapper et à atteindre sa destination ; il ne revient à la capitale Han qu'en 126 av. J.-C., après treize années d'absence, accompagné d'un seul survivant de son escorte initiale d'une centaine d'hommes. Le renseignement géographique et politique qu'il rapporte sur l'Asie centrale pose les bases de ce que les historiens considèrent comme l'ouverture officielle de la Route de la soie, formellement établie sous la dynastie Han vers 130 av. J.-C. Ce réseau caravanier reliera, jusqu'à la chute de Constantinople en 1453 (soit environ 1 580 ans plus tard), la Chine impériale à l'Asie centrale, à la Perse, puis à la Méditerranée, en faisant transiter soie, épices, métaux précieux, verre et — tout aussi déterminant sur le temps long — des idées religieuses (bouddhisme, christianisme nestorien, islam) et des techniques (papier, poudre à canon).
Corroboration chronologique : l'ouverture de la Route de la soie (138 av. J.-C.) est postérieure d'environ 560 à 660 ans à l'expansion coloniale phénicienne (VIIIe siècle av. J.-C., soit 800-701 av. J.-C.), et d'environ 1 900 à 2 900 ans aux débuts du commerce caravanier de l'encens (IIIe millénaire av. J.-C., soit entre 3000 et 2001 av. J.-C.). Elle demeure néanmoins, avec la route de l'encens, l'un des deux réseaux commerciaux antiques les mieux documentés par des sources écrites contemporaines.
1.5 Les prémices du commerce transsaharien
Le commerce transsaharien à grande échelle, qui deviendra la colonne vertébrale de l'histoire économique de l'Afrique de l'Ouest médiévale, trouve son origine technique dans la diffusion du chameau domestique. Les plus anciens restes archéologiques de chameaux au Maghreb, exhumés à Carthage (Tunisie actuelle), sont datés entre le Ve et le IIIe siècle av. J.-C., mais c'est seulement à partir du IIIe siècle apr. J.-C. — soit environ 400 à 700 ans plus tard — que le chameau se diffuse comme moyen de transport dominant à travers le Sahara, permettant l'émergence d'un véritable réseau caravanier reliant l'Afrique subsaharienne au Maghreb entre le IIIe et le VIIe siècle apr. J.-C. Ce réseau transsaharien précoce, encore modeste, précède de plusieurs siècles l'âge d'or documenté par les géographes arabes à partir du VIIIe siècle (voir section II).
Corroboration chronologique : l'émergence du réseau caravanier transsaharien organisé (IIIe-VIIe siècle apr. J.-C.) est postérieure d'environ 400 à 450 ans à l'ouverture de la Route de la soie (138 av. J.-C.), ce qui en fait, parmi les grands réseaux commerciaux antiques et médiévaux étudiés dans cet article, l'un des plus tardifs à se structurer — mais l'un des plus durables, puisqu'il restera actif jusqu'au XXe siècle sous des formes résiduelles.
1.6 Marchés grecs, routes romaines et commerce indien
Le monde méditerranéen antique connaît par ailleurs, en parallèle des réseaux précédents, deux dynamiques majeures qu'il convient de mentionner pour compléter le tableau : l'essor des cités marchandes grecques (Athènes, Corinthe, Milet) à partir du VIIIe-VIIe siècle av. J.-C., dont le commerce maritime structure la Méditerranée orientale et la mer Noire ; et le développement, sous l'Empire romain, d'un commerce maritime direct avec l'Inde via la mer Rouge, documenté notamment par le Périple de la mer Érythrée (texte grec anonyme généralement daté du Ier siècle apr. J.-C., entre 40 et 70 apr. J.-C. selon les hypothèses des historiens), qui décrit avec précision les ports, les marchandises et les routes maritimes reliant l'Égypte romaine à l'Inde occidentale.
II. Moyen Âge — routes de l'or, du sel et des épices (VIIIe – XVIe siècle)
2.1 L'empire du Ghana (Wagadou) : le premier grand État commerçant d'Afrique de l'Ouest documenté
Désigné par ses habitants sous le nom de Wagadou — « pays des troupeaux » en langue soninké — et connu des géographes arabes et des chroniqueurs européens sous le nom d'empire du Ghana (sans lien territorial avec le Ghana actuel, situé plus au sud-est), cet État s'organise à partir du VIIIe siècle apr. J.-C. autour du contrôle du commerce de l'or (extrait des régions aurifères de Bambouk et du Bouré, dans l'actuel Mali/Sénégal/Guinée) et du sel (extrait des mines sahariennes de Taghaza, dans l'actuel Mali). L'empire atteint son apogée au Xe siècle, période durant laquelle son territoire s'étend à cheval sur les actuelles Mauritanie et Mali.
La description la plus détaillée et la mieux datée de cet empire nous vient du géographe andalou al-Bakri, dont l'ouvrage Kitab al-Masalik wa'l-Mamalik (« Livre des routes et des royaumes »), rédigé à Cordoue (aujourd'hui en Espagne) en 1067-1068, décrit la capitale Koumbi Saleh (site archéologique situé aujourd'hui à la frontière entre la Mauritanie et le Mali) comme une ville double : une partie musulmane dotée de douze mosquées, et une partie royale, nommée El-Ghaba, où résidait le souverain dans un palais fortifié. Cette source constitue l'équivalent, pour l'histoire du commerce ouest-africain médiéval, de ce que les récits d'Ibn Battuta représentent pour l'empire du Mali un peu plus tard (voir 2.2) : un témoignage écrit contemporain, localisable et daté avec précision, qui permet d'ancrer solidement la chronologie de l'empire dans les sources primaires disponibles plutôt que dans la seule tradition orale. L'empire décline progressivement à partir de la fin du XIe siècle et disparaît en tant qu'entité politique autonome après sa défaite face à Sundiata Keïta en 1235 (bataille de Kirina), qui inaugure l'ascension de l'empire du Mali.
Corroboration chronologique : l'essor commercial de l'empire du Ghana (VIIIe siècle, soit vers 750) est à peu près contemporain de l'installation des marchands yéménites sur la côte swahili (VIIIe siècle également, voir 2.4), ce qui suggère — sans que les sources n'établissent de lien direct entre ces deux dynamiques — un mouvement plus général d'intensification du commerce à longue distance impliquant le continent africain durant cette période.
2.2 L'empire du Mali et le pèlerinage de Mansa Moussa (1324-1325)
Fondé après la victoire de Sundiata Keïta sur le royaume sosso à la bataille de Kirina en 1235, l'empire du Mali devient à son tour la grande puissance commerciale d'Afrique de l'Ouest, contrôlant les routes de l'or, du sel et du cuivre entre la savane soudanienne et le Maghreb. Son souverain le plus célèbre, Mansa Moussa (Mūsā Keïta Ier), règne de 1312 à 1337 environ. C'est durant la dix-septième année de son règne, en 1324-1325, qu'il entreprend son pèlerinage à La Mecque (Hedjaz, aujourd'hui en Arabie saoudite).
Les chroniqueurs de l'époque rapportent une caravane d'environ 60 000 personnes, accompagnée d'une quantité considérable d'or — selon des auteurs arabes contemporains, des centaines d'esclaves porteurs transportant chacun jusqu'à 136 kilogrammes d'or. Lors de son passage au Caire (Égypte mamelouke, aujourd'hui capitale de l'Égypte), les largesses de Mansa Moussa auraient déprécié durablement le cours de l'or sur les marchés cairotes : selon le témoignage recueilli par le chroniqueur al-'Umari quelques années après les faits, cette dépréciation se serait fait sentir pendant une douzaine d'années. Il s'agit là d'un des rares épisodes économiques précoloniaux africains dont l'impact monétaire concret est corroboré par une source écrite contemporaine plutôt que par une seule tradition orale postérieure — ce qui en fait, du point de vue méthodologique de cet article, un événement de référence.
Un peu plus tard, entre 1352 et 1353, le voyageur marocain Ibn Battuta se rend lui-même dans l'empire du Mali et consigne ses observations dans son récit de voyage, la Rihla (« Voyages »). Son témoignage, postérieur de 27 à 28 ans au pèlerinage de Mansa Moussa, décrit un empire ordonné, sûr pour les commerçants, et profondément marqué par l'islam sur le plan des pratiques marchandes et juridiques.
Corroboration chronologique : le pèlerinage de Mansa Moussa (1324-1325) précède de 451 à 452 ans la publication de la Richesse des nations d'Adam Smith (1776, voir section III), et de 266 à 267 ans la chute de l'empire Songhaï (1591, voir 2.3). Il est également postérieur de 257 ans à la description de l'empire du Ghana par al-Bakri (1067-1068), ce qui illustre la continuité, sur plus de deux siècles et demi, du contrôle politique ouest-africain sur les routes commerciales transsahariennes de l'or, malgré le changement de dynastie dominante.
2.3 L'empire Songhaï : l'apogée puis la rupture du commerce transsaharien ouest-africain
Le dernier des trois grands empires commerçants du Soudan occidental, l'empire Songhaï, s'impose à partir de l'accession au pouvoir de Sonni Ali Ber vers 1464, avec pour capitale Gao (aujourd'hui au Mali). Sous son successeur Askia Muhammad (Muhammad Touré), qui prend le pouvoir en 1493, l'empire structure un contrôle étroit du commerce transsaharien via les villes de Tombouctou et Djenné (actuel Mali), échangeant or, ivoire, noix de kola et personnes réduites en esclavage contre le sel saharien, les tissus, les chevaux et les produits de luxe nord-africains — le sel étant, à Tombouctou, échangé au poids contre l'or. L'empire s'effondre en 1591, à la suite d'une invasion menée par le sultan saadien du Maroc Ahmad al-Mansur, dont les troupes, équipées d'armes à feu (arquebuses), défont l'armée songhaï à la bataille de Tondibi. Cette invasion visait explicitement le contrôle des routes de l'or et du sel — une illustration précoce de la centralité géoéconomique du commerce transsaharien dans les rapports de force nord-africains.
Sous domination songhaï, Tombouctou devient, aux XVe et XVIe siècles, un centre intellectuel majeur du monde islamique, abritant l'université-mosquée de Sankoré (dont la mosquée fondatrice remonterait à la fin du Xe siècle, vers 989, mais dont le rayonnement académique culmine sous les Songhaï). Les manuscrits de Tombouctou, dont plusieurs dizaines de milliers ont été conservés et étudiés, traitent aussi bien de droit islamique, d'astronomie et de médecine que de pratiques commerciales et comptables — un lien direct entre le commerce transsaharien et la production intellectuelle qu'il finance. Le voyageur andalou Léon l'Africain (Hassan al-Wazzan), qui séjourne dans la région dans les années 1510, décrit Tombouctou comme une ville marchande prospère où « il se fait grand traffique de livres escrits à la main ».
2.4 Le commerce swahili et l'océan Indien
Sur la façade orientale de l'Afrique, un réseau commercial d'une nature différente se développe le long de la côte swahili, qui s'étend de Mogadiscio (aujourd'hui en Somalie) au nord jusqu'à Kilwa (aujourd'hui en Tanzanie) au sud. Des marchands yéménites, notamment kharéjites, s'installent sur cette côte dès le VIIIe siècle apr. J.-C., et les cités-États swahilies — parmi lesquelles Kilwa, Malindi, Gedi, Pate, Mombasa et Zanzibar — se développent en tant que civilisation urbaine et commerçante distincte entre le IXe et le XVIIe-XVIIIe siècle.
Kilwa Kisiwani (aujourd'hui en Tanzanie) illustre particulièrement bien la nature de ce commerce : cité-État indépendante prospère du XIIe au XVe siècle, elle atteint son apogée au XIVe siècle grâce au contrôle de l'or en provenance du royaume de Great Zimbabwe (aujourd'hui au Zimbabwe), acheminé via le comptoir méridional de Sofala (aujourd'hui au Mozambique). Les marchands swahilis jouaient un rôle d'intermédiaires entre l'intérieur du continent — or, ivoire, bois, résines, huile de coco et personnes réduites en esclavage — et le vaste monde commercial de l'océan Indien, d'où provenaient en retour verre, porcelaine chinoise, soie et épices. Ce commerce s'effondre à partir de l'arrivée des Portugais : après l'expédition de Vasco de Gama en 1498, la côte swahili est progressivement soumise par la force, Kilwa étant pillée par les troupes de Francisco de Almeida dès 1505 — soit sept ans seulement après le premier contact.
Corroboration chronologique : l'installation des marchands yéménites sur la côte swahili (VIIIe siècle) est quasi contemporaine de l'essor de l'empire du Ghana (VIIIe siècle également) — deux dynamiques commerciales africaines indépendantes qui se déploient sur les façades opposées du continent à la même période historique, sans lien démontré entre elles dans les sources disponibles.
2.5 Le commerce médiéval européen et méditerranéen
En parallèle du commerce africain, le Moyen Âge européen voit se structurer plusieurs réseaux marchands majeurs qu'il convient de mentionner pour l'équilibre du récit. Le voyageur vénitien Marco Polo parcourt l'Asie entre 1271 et 1295, laissant dans Le Livre des merveilles du monde un témoignage — dont l'authenticité intégrale fait toutefois débat parmi les historiens — sur le commerce et les cours d'Asie centrale et de Chine sous la dynastie Yuan. La Ligue hanséatique, réseau de cités marchandes de la mer Baltique et de la mer du Nord (dont Lübeck, aujourd'hui en Allemagne, est la cité directrice), se structure formellement lors de la diète de Lübeck de 1356, bien que ses origines remontent au XIIe siècle. Enfin, les cités-États maritimes italiennes — Venise, Gênes, Pise — dominent le commerce méditerranéen des épices, du textile et du crédit ; la banque Médicis, fondée à Florence en 1397, illustre l'essor concomitant de techniques financières (lettre de change, comptabilité en partie double) indispensables au commerce à longue distance.
III. Époque contemporaine — théories, ruptures et institutions (XVIIe siècle – 2026)
3.1 Le mercantilisme : premières théories systématiques du commerce entre nations
C'est dans l'Europe du XVIIe siècle que le commerce international devient, pour la première fois, l'objet d'une théorisation systématique. Comme indiqué en introduction, Antonio Serra, économiste napolitain (Naples, aujourd'hui en Italie), rédige en 1613, alors qu'il est emprisonné, le Breve trattato — un texte qui analyse la balance commerciale (biens visibles, services invisibles et mouvements de capitaux) comme cause de l'abondance ou de la pénurie monétaire d'un royaume, et qui formule l'une des premières expressions claires des rendements décroissants dans l'agriculture et croissants dans la manufacture. En Angleterre, le marchand Thomas Mun (1571-1641), administrateur de la Compagnie des Indes orientales, rédige vers 1623 (certaines sources situent la rédaction vers 1630) un texte publié à titre posthume par son fils John Mun en 1664 sous le titre England's Treasure by Forraign Trade (« Le trésor de l'Angleterre par le commerce extérieur »), qui devient le manifeste de référence de la doctrine mercantiliste anglaise : l'enrichissement national passe par un excédent commercial durable et l'accumulation de métaux précieux. En France, le ministre Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de 1665 à 1683, met en œuvre une variante étatique de cette doctrine — le colbertisme — fondée sur le protectionnisme douanier et le développement de manufactures royales.
3.2 La traite négrière transatlantique et transsaharienne : une rupture historique majeure documentée
Le commerce entre l'Afrique, l'Europe et les Amériques à l'époque moderne ne peut être traité sans aborder la déportation forcée de millions d'Africains, phénomène qui constitue une rupture profonde dans l'histoire du commerce international et qui doit être documenté avec la même rigueur factuelle que les autres sujets de cet article — dates précises, ordres de grandeur issus des meilleures bases de données disponibles, et signalement honnête des débats historiographiques en cours.
La traite transatlantique. Selon la base de données académique Slave Voyages (projet collaboratif hébergé notamment par l'université Rice et l'Emory Center for Digital Scholarship, dont les origines remontent au projet Trans-Atlantic Slave Trade Database lancé dans les années 1990), le système de la traite transatlantique s'étend de 1501 à 1866. La base recense plus de 36 000 expéditions négrières documentées entre 1514 et 1866, à partir des archives de 57 contributeurs, couvrant selon les estimations entre 66 % et 80 % du total des expéditions réalisées durant ces trois siècles et demi. Sur la base de ces données, les historiens estiment qu'environ 12,5 millions de personnes ont été embarquées de force depuis les côtes africaines, dont environ 10,7 millions ont survécu à la traversée de l'Atlantique (la « Middle Passage ») pour être débarquées dans les Amériques — soit une mortalité documentée de l'ordre de 1,8 million de personnes, environ 14 % des personnes embarquées, durant la seule traversée maritime (ce chiffre n'incluant pas la mortalité antérieure à l'embarquement, sur les routes de capture et de marche forcée vers les côtes).
La traite orientale et transsaharienne. Parallèlement, et sur une période bien plus longue, un système de traite distinct achemine des personnes réduites en esclavage depuis l'Afrique subsaharienne vers le Maghreb, la péninsule Arabique et l'océan Indien, via trois routes principales : la route transsaharienne proprement dite, la route de la mer Rouge et la route de l'océan Indien. Ce système s'étend, selon l'historien américain Ralph Austen, dont les travaux font référence sur ce sujet, sur une période allant approximativement de 650 à 1920 — soit près de treize siècles, une durée sans commune mesure avec les trois siècles et demi de la traite transatlantique. Les estimations chiffrées de ce système sont toutefois l'objet d'un débat historiographique documenté qu'il convient de présenter sans le trancher : l'estimation initiale de Ralph Austen, publiée dans les années 1970, avançait le chiffre de 17 millions de personnes déportées entre 650 et 1920 ; cette estimation a depuis été révisée par Austen lui-même à la baisse, autour de 11 à 14 millions (en incluant la traite par la mer Rouge et l'océan Indien, estimée à environ 4 millions de personnes pour l'océan Indien seul) ; des travaux plus récents et plus prudents avancent une fourchette de 6 à 10 millions de personnes pour la seule route transsaharienne. L'historien français Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a repris ces estimations dans ses propres travaux de synthèse, souligne lui-même que la marge d'erreur associée à ces chiffres reste exceptionnellement élevée, de l'ordre de plus ou moins 25 %. Austen évalue par ailleurs le taux de mortalité sur les routes caravanières transsahariennes entre 10 % et 20 % au minimum. Ce système de traite, antérieur, contemporain et postérieur à la traite transatlantique, a impliqué des acteurs marchands arabo-musulmans, nord-africains et est-africains, ainsi que, dans certains cas documentés, des intermédiaires et des pouvoirs politiques africains eux-mêmes — un point que l'historiographie contemporaine, y compris africaine, documente et discute sans esquiver, dans la continuité de la ligne éditoriale factuelle retenue par Sankofa Finance.
Abolitions. Le démantèlement juridique de ces systèmes s'échelonne sur près d'un siècle : le Parlement britannique interdit la traite (mais pas l'esclavage lui-même) par le Slave Trade Act de 1807 ; la France abolit une première fois l'esclavage en 1794 (application limitée, puis rétablissement par Napoléon Bonaparte en 1802) avant une abolition définitive décrétée par Victor Schœlcher le 27 avril 1848 ; le Royaume-Uni abolit l'esclavage dans l'ensemble de son empire par le Slavery Abolition Act de 1833, effectif à partir de 1834 (avec une période de transition dite d'« apprentissage » jusqu'en 1838) ; les États-Unis abolissent l'esclavage par le treizième amendement à la Constitution, ratifié en 1865 ; le Brésil est le dernier pays des Amériques à abolir l'esclavage, par la Lei Áurea du 13 mai 1888, soit 43 ans après la fin légale de la traite transatlantique elle-même.
3.3 Adam Smith et la théorie de l'avantage absolu (1776)
C'est en 1776 que l'économiste écossais Adam Smith (né à Kirkcaldy, aujourd'hui au Royaume-Uni) publie An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations »), texte fondateur de l'école classique et critique frontale des politiques mercantilistes en vigueur depuis plus d'un siècle. Smith y développe la théorie de l'avantage absolu : chaque nation a intérêt à se spécialiser dans la production des biens qu'elle produit à moindre coût que les autres, et à échanger le surplus contre les biens que d'autres nations produisent plus efficacement — un raisonnement qui rompt avec l'idée mercantiliste selon laquelle le commerce international serait un jeu à somme nulle où l'enrichissement d'une nation implique nécessairement l'appauvrissement d'une autre.
Corroboration chronologique : la publication de La Richesse des nations (1776) intervient 163 ans après le traité d'Antonio Serra (1613), et 112 ans après la publication posthume du traité de Thomas Mun (1664) — soit plus d'un siècle de maturation de la pensée mercantiliste avant sa remise en cause systématique par Smith.
3.4 David Ricardo et la théorie de l'avantage comparatif (1817)
Quarante et un ans plus tard, le 19 avril 1817, l'économiste britannique David Ricardo publie à Londres (Angleterre, aujourd'hui Royaume-Uni) son ouvrage On the Principles of Political Economy and Taxation (« Des principes de l'économie politique et de l'impôt »). Le chapitre 7, consacré au commerce extérieur, y expose la théorie de l'avantage comparatif — l'apport théorique le plus durable de l'histoire de la pensée du commerce international. Ricardo y démontre, à l'aide de son célèbre exemple du drap anglais et du vin portugais, que deux nations ont intérêt à commercer entre elles même lorsque l'une possède un avantage absolu de productivité sur les deux biens : il suffit que chaque nation se spécialise dans le bien pour lequel son désavantage (ou son avantage) relatif est le plus marqué, c'est-à-dire pour lequel son coût d'opportunité est le plus faible. Cette théorie reste, plus de deux siècles plus tard, l'un des fondements analytiques de l'économie internationale contemporaine, bien que ses limites (immobilité imparfaite des facteurs de production, rendements non constants, effets distributifs internes) fassent l'objet de nombreux prolongements théoriques ultérieurs.
Corroboration chronologique : la théorie de l'avantage comparatif de Ricardo (1817) est publiée 41 ans après la théorie de l'avantage absolu de Smith (1776), et 492 à 493 ans après le pèlerinage de Mansa Moussa (1324-1325) — un écart qui illustre la disjonction chronologique entre l'ampleur documentée de certains flux commerciaux précoloniaux africains et l'émergence, bien plus tardive, d'une théorisation académique occidentale du commerce international.
3.5 Révolution industrielle, étalon-or et partage colonial de l'Afrique
Le XIXe siècle voit le commerce mondial transformé par la révolution industrielle britannique (dont les débuts sont généralement situés dans les années 1760-1780, soit contemporains des travaux de Smith), qui multiplie les capacités de production et de transport (chemin de fer, navigation à vapeur) tout en creusant les termes de l'échange entre puissances industrialisées et régions productrices de matières premières. Le système de l'étalon-or, qui ancre les principales monnaies sur une parité fixe avec l'or, se généralise à partir des années 1870 (le Royaume-Uni l'ayant en réalité adopté de facto dès 1717 sous l'impulsion d'Isaac Newton, alors directeur de la Monnaie royale, mais la généralisation internationale du système date bien de la décennie 1870). Sur le plan géopolitique, la conférence de Berlin, tenue du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, organise le partage colonial du continent africain entre puissances européennes sans qu'aucun représentant africain n'y soit convié — un événement qui structure durablement, et de manière profondément défavorable aux économies africaines, les termes du commerce entre l'Afrique et l'Europe pour près d'un siècle.
3.6 De Bretton Woods à l'Organisation mondiale du commerce (1944-1995)
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les puissances alliées cherchent à éviter la répétition des politiques protectionnistes en cascade des années 1930, jugées responsables de l'aggravation de la Grande Dépression. La conférence de Bretton Woods (New Hampshire, États-Unis), tenue du 1er au 22 juillet 1944, institue le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (future Banque mondiale). Trois ans plus tard, le 30 octobre 1947, à Genève (Suisse), 23 pays fondateurs signent l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT, General Agreement on Tariffs and Trade), entré en vigueur le 1er janvier 1948. Le GATT organise, à travers huit cycles successifs de négociations multilatérales, la réduction progressive des droits de douane mondiaux — le plus déterminant de ces cycles, l'Uruguay Round, ouvert à Punta del Este (Uruguay) en septembre 1986, s'achève par la signature de l'Accord de Marrakech le 15 avril 1994, qui institue l'Organisation mondiale du commerce (OMC), entrée en vigueur le 1er janvier 1995.
Corroboration chronologique : l'entrée en vigueur du GATT (1er janvier 1948) intervient 47 ans avant celle de l'OMC (1er janvier 1995), soit près d'un demi-siècle de fonctionnement du système commercial multilatéral sous une forme provisoire avant son institutionnalisation définitive.
3.7 L'intégration économique régionale africaine contemporaine
Le continent africain, dont les routes commerciales précoloniales avaient été profondément perturbées par la colonisation puis par le tracé arbitraire des frontières issues de la conférence de Berlin, engage dès les années 1970 un mouvement d'intégration économique régionale destiné à reconstituer des espaces d'échange à l'échelle continentale.
La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO, en anglais ECOWAS) est créée le 28 mai 1975 par le traité de Lagos (Nigeria), signé par quinze États fondateurs — Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo et Cap-Vert (adhésion ultérieure). En Afrique australe, la Conférence de coordination du développement de l'Afrique australe (SADCC) est fondée à Lusaka (Zambie) en avril 1980, avant d'être transformée en Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) lors du sommet de Windhoek (Namibie) du 17 août 1992.
L'aboutissement le plus significatif de ce mouvement d'intégration reste la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf, en anglais AfCFTA), signée à Kigali (Rwanda) le 21 mars 2018 par 44 des 55 États membres de l'Union africaine (seule l'Érythrée n'a, à ce jour, toujours pas signé l'accord). L'accord entre en vigueur juridique le 30 mai 2019, après avoir atteint le seuil des 22 ratifications nationales requises, et le commerce effectif dans le cadre de la zone démarre le 1er janvier 2021. Selon le African Trade Report 2024 de la Banque africaine d'import-export (Afreximbank), la part du commerce intra-africain dans le commerce total du continent atteignait 15 % en 2023, contre 13,6 % en 2022 — une proportion nettement inférieure à celle observée en Europe ou en Asie, et qui constitue précisément la principale justification économique de la ZLECAf.
Corroboration chronologique : la signature de la ZLECAf (21 mars 2018) intervient 43 ans après la création de la CEDEAO (28 mai 1975), et 26 ans avant son démarrage commercial effectif (1er janvier 2021) ne suit que de 2 ans sa mise en vigueur juridique (30 mai 2019) — un délai révélateur des difficultés pratiques (harmonisation douanière, infrastructures, règles d'origine) que rencontre toute intégration commerciale continentale, y compris dans les précédents historiques européens.
IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1 Le retour des tensions protectionnistes (2025-2026)
Après près de trente ans de libéralisation multilatérale portée par l'OMC, le commerce international connaît depuis 2025 un regain de tensions protectionnistes. À la suite de son investiture le 20 janvier 2025, l'administration américaine impose, dès le 31 janvier 2025, des droits de douane de 25 % sur les importations en provenance du Canada et du Mexique, puis, le 4 février 2025, une surtaxe supplémentaire de 10 % sur les importations chinoises, portée ultérieurement à 34 % dans le cadre d'un régime de « tarifs réciproques », suscitant des mesures de rétorsion chinoises. Selon les projections de l'OMC, la croissance du volume du commerce mondial de marchandises, qui s'était maintenue à 2,4 % en 2025, devrait ralentir fortement à 0,5 % en 2026, sous l'effet différé de ces mesures tarifaires. Ce contexte ravive, près de quatre siècles après Antonio Serra et Thomas Mun, un débat structurant de la pensée économique : celui de l'arbitrage entre ouverture commerciale (héritage ricardien) et protection des intérêts industriels nationaux (héritage mercantiliste), dont on notera qu'il n'a, en réalité, jamais véritablement disparu.
4.2 Débats historiographiques documentés
Plusieurs débats académiques traversent l'historiographie du commerce international sans qu'un consensus définitif ne se soit imposé, et qu'il convient de présenter comme tels plutôt que de trancher.
Le premier porte sur l'impact développemental de la traite négrière et de la colonisation sur les économies africaines. La thèse défendue par l'historien guyanien Walter Rodney dans son ouvrage How Europe Underdeveloped Africa (1972) soutient que la traite négrière et la colonisation ont structurellement freiné le développement économique africain en détournant capital humain et ressources vers l'extérieur du continent. Cette thèse, largement discutée dans les études postcoloniales, fait l'objet de débats méthodologiques portant notamment sur la difficulté de quantifier un « contrefactuel » (quel aurait été le développement africain en l'absence de traite et de colonisation), débat qui reste ouvert dans la littérature économique et historique contemporaine.
Le second porte sur les ordres de grandeur de la traite orientale et transsaharienne (voir 3.2), où l'écart entre les estimations initiales de Ralph Austen (17 millions) et les révisions ultérieures (6 à 14 millions selon les sources et les périmètres retenus) illustre les limites documentaires propres à un système d'échange antérieur à toute tenue de registre systématique comparable aux archives de compagnies négrières européennes qui permettent la précision relative de la base Slave Voyages pour la traite transatlantique.
Le troisième débat, plus ancien, porte sur l'agentivité des pouvoirs politiques africains dans les systèmes de traite négrière — un sujet que l'historiographie africaine et africaniste contemporaine documente sans l'éluder, en distinguant les royaumes qui ont résisté à la traite (à des degrés et des époques divers) de ceux qui y ont participé activement comme fournisseurs ou intermédiaires, sans que cette participation documentée n'atténue en rien la responsabilité première des puissances européennes organisatrices du système transatlantique ni ne justifie, a posteriori, le système lui-même.
4.3 Courants de pensée contemporains et futurs possibles
Au-delà du théorème ricardien, plusieurs écoles ont enrichi ou contesté la théorie du commerce international au XXe siècle : le modèle Heckscher-Ohlin (formulé par les économistes suédois Eli Heckscher en 1919 et Bertil Ohlin en 1933), qui fonde l'avantage comparatif sur la dotation relative en facteurs de production (capital, travail, terre) plutôt que sur la seule productivité ; la « nouvelle théorie du commerce international », développée notamment par l'économiste américain Paul Krugman à partir de 1979, qui intègre les rendements d'échelle croissants et la différenciation des produits pour expliquer le commerce intra-branche entre pays similaires ; et les approches institutionnalistes et structuralistes (CEPAL, théorie de la dépendance) qui, dès les années 1950, avec les travaux de l'économiste argentin Raúl Prebisch, ont interrogé la détérioration des termes de l'échange pour les pays exportateurs de matières premières — un cadre d'analyse directement pertinent pour la situation de nombreuses économies africaines contemporaines.
Pour l'avenir, trois dynamiques structurent les débats actuels sur le commerce international, en particulier depuis une perspective africaine : la montée en puissance du commerce numérique et des services, largement absente des théories classiques et ricardiennes ; la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales sous l'effet des tensions géopolitiques et de la recherche de résilience post-pandémie ; et la mise en œuvre effective de la ZLECAf, dont le succès à moyen terme dépendra largement de la capacité des États africains à harmoniser les régimes douaniers, à développer les infrastructures de transport transfrontalier, et à porter la part du commerce intra-africain — 15 % en 2023 — vers des niveaux plus proches de ceux observés en Europe ou en Asie.
V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir. Le commerce international, c'est l'histoire d'un principe très ancien et très simple — « j'ai ce que tu n'as pas, tu as ce que je n'ai pas, échangeons » — que l'humanité a progressivement étendu à l'échelle de la planète entière, en franchissant des déserts (le Sahara), des mers (la Méditerranée, l'océan Indien) et des continents (la Route de la soie), et qu'elle a, chemin faisant, mis en théorie (Serra, Smith, Ricardo), en institutions (GATT, OMC, ZLECAf) — et parfois, tragiquement, détourné de son principe d'échange librement consenti pour en faire un commerce d'êtres humains, contre leur volonté et à leur détriment, sous la forme des traites négrières transatlantique et transsaharienne.
Le croquis conceptuel. Imaginez une carte du monde sur laquelle on trace, dans l'ordre chronologique, cinq grandes lignes courbes reliant des points nommés : une première ligne, la plus ancienne, relie le Yémen à la Méditerranée (route de l'encens, IIIe millénaire av. J.-C.) ; une deuxième relie Byblos à Carthage et Cadix (routes phéniciennes, IXe-VIIIe siècle av. J.-C.) ; une troisième relie Chang'an à la Méditerranée via l'Asie centrale (Route de la soie, 138 av. J.-C.) ; une quatrième, en forme de faisceau vertical, relie Koumbi Saleh, puis Tombouctou et Gao, aux ports du Maghreb (routes transsahariennes de l'or et du sel, VIIIe-XVIe siècle) ; une cinquième longe la côte est-africaine de Mogadiscio à Kilwa avant de traverser l'océan Indien (commerce swahili, IXe-XVIe siècle). Sur cette même carte, superposez ensuite en rouge, à partir du XVIe siècle, les routes forcées de la traite négrière — un rappel visuel que toutes les lignes de commerce de l'histoire n'ont pas relié des partenaires consentants. Enfin, faites converger toutes ces lignes, au XXe et au XXIe siècle, vers un petit nombre de bâtiments : celui du GATT puis de l'OMC à Genève, et celui du secrétariat de la ZLECAf à Accra (Ghana) — le point d'aboutissement, encore en construction, d'un mouvement d'intégration commencé sur le même continent quatorze siècles plus tôt, à Koumbi Saleh.
Bibliographie
Classée par catégorie, puis par ordre alphabétique.
Sources primaires
- AL-BAKRI, Abu Ubayd. Kitab al-Masalik wa'l-Mamalik (Livre des routes et des royaumes), Cordoue, 1067-1068.
- AL-'UMARI, Ibn Fadl Allah. Masalik al-absar fi mamalik al-amsar (récit du passage de Mansa Moussa au Caire, sur la base de témoignages recueillis vers 1337-1338).
- IBN BATTUTA, Muhammad. Rihla (Tuḥfat al-Nuẓẓār fī Gharā'ib al-Amṣār wa 'Ajā'ib al-Asfār — récit de voyage incluant la visite de l'empire du Mali, 1352-1353).
- LÉON L'AFRICAIN (Hassan al-Wazzan). Descrittione dell'Africa (description de Tombouctou et du Soudan occidental, rédigée à Rome sur la base d'observations des années 1510, publiée en 1550).
- RICARDO, David. On the Principles of Political Economy and Taxation, Londres, John Murray, 19 avril 1817.
- SERRA, Antonio. Breve trattato delle cause che possono far abbondare li regni d'oro et argento dove non sono miniere, Naples, 1613.
- SIMA QIAN. Shiji (Mémoires historiques), incluant le récit de la mission de Zhang Qian (138-126 av. J.-C.), Chine, vers 94 av. J.-C.
- SMITH, Adam. An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Londres, W. Strahan & T. Cadell, 1776.
Ouvrages et travaux académiques
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- HECKSCHER, Eli F. « The Effect of Foreign Trade on the Distribution of Income », Ekonomisk Tidskrift, 1919.
- KRUGMAN, Paul R. « Increasing Returns, Monopolistic Competition, and International Trade », Journal of International Economics, vol. 9, n° 4, 1979.
- OHLIN, Bertil. Interregional and International Trade, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1933.
- PÉTRÉ-GRENOUILLEAU, Olivier. Les Traites négrières : essai d'histoire globale, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2004.
- PREBISCH, Raúl. The Economic Development of Latin America and Its Principal Problems, New York, Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL), Nations unies, 1950.
- RODNEY, Walter. How Europe Underdeveloped Africa, Londres/Dar es Salaam, Bogle-L'Ouverture Publications / Tanzania Publishing House, 1972.
- SCHUMPETER, Joseph A. History of Economic Analysis, New York, Oxford University Press, 1954 (édition posthume établie par Elizabeth Boody Schumpeter).
Bases de données et rapports institutionnels
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- ORGANISATION MONDIALE DU COMMERCE (OMC). Understanding the WTO: The GATT Years — From Havana to Marrakesh, Genève, OMC, texte institutionnel officiel.
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Textes réglementaires et accords internationaux
- ACCORD DE MARRAKECH instituant l'Organisation mondiale du commerce, Marrakech, 15 avril 1994, entré en vigueur le 1er janvier 1995.
- ACCORD GÉNÉRAL SUR LES TARIFS DOUANIERS ET LE COMMERCE (GATT), Genève, 30 octobre 1947, entré en vigueur le 1er janvier 1948.
- ACCORD PORTANT CRÉATION DE LA ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE CONTINENTALE AFRICAINE (ZLECAf), Kigali, 21 mars 2018, entré en vigueur le 30 mai 2019, démarrage commercial effectif au 1er janvier 2021.
- SLAVERY ABOLITION ACT, Parlement du Royaume-Uni, 1833, effectif à compter de 1834.
- SLAVE TRADE ACT, Parlement du Royaume-Uni, 1807.
- TRAITÉ DE LAGOS instituant la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), Lagos, 28 mai 1975.
- TRAITÉ DE LA COMMUNAUTÉ DE DÉVELOPPEMENT DE L'AFRIQUE AUSTRALE (SADC), Windhoek, 17 août 1992.
- TREIZIÈME AMENDEMENT à la Constitution des États-Unis, ratifié en 1865.
- LEI ÁUREA (loi d'or), Brésil, 13 mai 1888.
- DÉCRET D'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE, France, 27 avril 1848 (Victor Schœlcher).
Presse et sources journalistiques
- « Intra-African Trade Up 7.2% in 2023, Report Finds », Pan-African Chamber of Commerce and Industry (PACCI), 2024.
- « La guerre commerciale — entre souveraineté économique et tensions multilatérales », Option Finance, 2025.
- « Le commerce mondial piégé par les tensions tarifaires », L'Économiste Maghrébin, 8 octobre 2025.
- « Tensions commerciales internationales : comprendre les enjeux et impacts en 2025 », News Entreprises, 7 mars 2025.
Article rédigé pour Sankofa Finance — rubrique Économie, sous-chapitre « Commerce international ». Méthodologie chronologique appliquée conformément à la ligne éditoriale du site : datation systématique, identification du premier titulaire documenté d'un rôle donné avec source et localisation géographique moderne, corroboration chronologique explicite, équilibre entre sources occidentales et africaines, traitement factuel et non sensationnaliste de la traite négrière.